19 mai 2026
Concevoir l’économie des cogitats
Pourquoi les prix des indices dans Cora’s Atlas sont de 40, 80 et 120 cogitats, et pourquoi la première version coûtait quatre fois moins, et pourquoi c’était le problème.
Un joueur gratuit de Cora’s Atlas gagne des cogitats en résolvant des énigmes, à peu près trente-neuf par énigme en médiane, et les dépense en indices quand la réponse ne vient pas. Un abonné Atlas Pro reçoit en plus une petite allocation mensuelle et paie trente pour cent de moins par indice. Les indices coûtent quarante, quatre-vingts et cent vingt cogitats. Ils coûtaient avant dix, vingt et trente. Cette dépêche raconte pourquoi nous avons changé, et pourquoi le prix d’un petit coup de pouce est un problème d’UX avant d’être un problème de monétisation.
1. La prémisse
Le rôle d’un indice, dans un jeu d’énigmes narratives, est d’être la deuxième pire option. La meilleure, c’est de résoudre l’énigme. La pire, c’est de poser l’appareil et de ne plus revenir. L’indice se tient au milieu, pour le joueur qui regarde l’écran depuis neuf minutes et qui s’apprête à fermer l’onglet.
Si un indice est trop cher, personne ne l’achète, et on perd le joueur à la dixième minute. S’il est trop bon marché, tout le monde l’achète, et on perd le joueur à la fin du chapitre, quand il réalise qu’il n’a jamais vraiment eu de relation avec les énigmes. Il avait une relation avec le bouton d’aide. L’énigme était papier peint.
Le prix d’un indice est un problème d’UX d’abord. La monétisation en est la conséquence : un joueur dont les indices se méritent continue à jouer, et un joueur qui continue à jouer est un joueur qui pourrait un jour choisir de soutenir la petite équipe parisienne qui dessine les cartes.
2. La première version : dix, vingt, trente
La première économie de cogitats que nous avons livrée fixait les indices à dix, vingt et trente. Le taux de gain, alors comme aujourd’hui, était d’environ trente-neuf cogitats par énigme. L’arithmétique était engageante : les gains d’une énigme finançaient toute une cascade d’indices sur la suivante. Un joueur gratuit qui terminait Vellestria à cent pour cent sortait de la nation avec plus de deux mille cogitats de surplus non dépensés, l’équivalent d’environ vingt-cinq énigmes de monnaie morte, posée au bilan à ne rien faire.
Nous avons surveillé le taux de consommation d’indices par énigme pendant plusieurs semaines. Le motif était uniforme d’une catégorie à l’autre. Les indices n’étaient pas utilisés au moment d’une vraie confusion. Ils étaient utilisés à la troisième minute, comme un lecteur fébrile qui jette un œil à la dernière page d’un roman parce qu’il le peut. L’indice était devenu un bouton d’aide gratuit. Le bouton fonctionnait. Les énigmes, de moins en moins.
3. L’audit
Nous avons fait tourner les chiffres dans un petit tableur. À douze pour cent d’usage des indices, à peu près le taux observé, un joueur gratuit complétionniste gagnait trois mille cogitats à travers les nations gratuites et en dépensait sept cents. Surplus : environ deux mille trois cents. À trente pour cent d’usage, le surplus restait au-dessus de mille. Une économie qui fonctionne se termine près de zéro à la fin de chaque nation, pas en bénéfice.
Le diagnostic était simple. Le taux de gain était correct : trente-neuf cogitats par solve, c’est le moment de célébration, le petit éclat « +39c » qui dit au joueur que l’énigme valait son temps, et rien dans nos playtests ne nous demandait d’y toucher. Le problème, c’était le puits. Il n’y en avait qu’un, les indices, et il était tarifé comme un échantillon gratuit.
Nous avons envisagé trois options. Faire décroître le taux de gain (moins bon moment de célébration). Ajouter d’autres puits (bien, mais lent). Augmenter le prix du puits existant (peu coûteux, rapide, chirurgical). Nous avons choisi la troisième.
4. Les nouveaux prix : quarante, quatre-vingts, cent vingt
Quatre fois le coût. Même taux de gain. Nous l’avons livré dans la v4.3, et nous avons regardé.
La première chose qui a changé, c’est le temps entre deux indices. Le délai médian entre le démarrage d’une énigme et le premier tap d’indice est passé d’environ trois minutes à environ sept. La seconde, c’est le taux de relecture : les joueurs étaient nettement plus enclins à rouvrir l’énoncé, ou l’entrée de Carnet qui suggérait la contrainte, avant de cliquer sur l’indice. L’indice avait cessé d’être le chemin de moindre résistance.
L’arithmétique est désormais la suivante. Un joueur gratuit complétionniste à douze pour cent d’usage termine les nations gratuites avec environ deux cents cogitats de surplus, assez proche de zéro pour que la première énigme de la nation suivante l’efface. Un joueur à trente pour cent termine dans le négatif, qui est exactement le moment où la promo « solde bas » se déclenche et propose un pack à prix réduit. Avant, nous la déclenchions à la fin d’une région, au pire moment possible, parce que le joueur venait de gagner mille cogitats et se sentait riche.
Le changement de ressenti est plus difficile à mesurer mais plus facile à décrire. Un indice à quarante cogitats est un choix. Un indice à dix cogitats était un réflexe.
5. La remise Pro : trente pour cent
Les abonnés Pro paient soixante-dix pour cent du prix affiché. C’est la remise de trente pour cent sur les indices qui figure sur la page de tarification. Nous avons choisi trente pour une raison précise : l’avantage doit se sentir, et la friction doit rester intacte. À cinquante pour cent, les indices cessent d’être un échange délibéré. À vingt, l’avantage se lit comme une erreur d’arrondi. Trente, c’est le nombre où un joueur Pro hésite encore avant le tap, mais hésite un peu moins longtemps.
Pro inclut aussi une allocation mensuelle de cent cogitats, assez pour couvrir deux ou trois indices de premier palier, pas assez pour traverser un chapitre en roue libre. L’allocation existe pour que l’abonnement se sente continu, à la manière d’un magazine qui glisse un nouveau numéro sous la porte chaque mois. C’est le petit geste récurrent ; la remise, c’est le geste quotidien.
6. À vie, soixante euros
Atlas Pro coûte 6 € par mois. Atlas Pro à vie coûte 60 €, une seule fois. Dix mois de mensuel, c’est le seuil de rentabilité ; au-delà, l’offre à vie devient l’option moins chère, à perpétuité. Nous avons retenu soixante, et pas quatre-vingts, et pas quarante, en posant la question que nous posons à chaque prix du site : pour qui est-ce ?
L’offre à vie est pour le joueur qui a décidé que cet univers comptait pour lui : qui a lu les entrées du Carnet qui expliquent pourquoi les annotations marginales de Théodor importent, et qui a résolu assez de Vellestria pour savoir qu’il reste quatre nations à venir, esquissées sur le mur derrière le bureau parisien, attendant leur tour. Il n’achète pas un mois d’accès. Il achète l’atlas entier, par avance.
Soixante euros, c’est un petit pari. Dix mois de mensuel forment le plancher ; les quatre nations à venir forment le plafond. Les prix des indices sont quarante, quatre-vingts et cent vingt parce que les énigmes méritaient une vraie monnaie, et que cette monnaie devait vouloir dire quelque chose à l’entrée comme à la sortie.
Note de Cora : le solde clignote de trente-neuf à chaque énigme résolue. J’ai vu des joueurs marquer une pause sur ce clignotement. Le chiffre est une petite célébration, mais la pause est la seconde où celui qui résout choisit entre épargner les cogitats ou les dépenser. Cette seconde-là, c’est celle pour laquelle nous concevons.
